INDEX HOME JCD

arrow  
014

PARIS XIe ARRONDISSEMENT – ANNÉES 50 ET AU-DELÀ

Au début des années cinquante, en plein Baby boom, comme notre bâtiment contenait beaucoup de jeunes familles, le rez-de-chaussée débordait de voitures d'enfant. Notre voisin de palier était atteint de la polio, une maladie encore difficile à traiter. Pour se soigner, à une minute de chez lui, Il allait régulièrement se présenter à la fondation Jacques Stern, une société philanthropique investie dans l’aide aux enfants paralysés. Il était courant de voir ceux atteint plus gravement, souvent souriant, émerger de ce centre, emmitouflés dans leurs brancards pour une petite promenade. Dans cette même rue, pour nous, les gosses du quartier, la pharmacie constituait un endroit idéal car situé dans la zone tolérée au-delà de laquelle il aurait été imprudent d'aller sans se perdre. Mais aussi un point de rencontre stratégique - en particulier avec une structure en forme de banc entourant l’officine permettant d’éphémères temps de repos entre nos jeux.

Quand plus âgés, osant explorer plus loin, le bureau de poste consacrait nos premiers exercices d’alpinismes utilisant sa mince corniche contournant tout le coin de la rue Léon-Frot. De petits ateliers occupaient le reste du bloc. Ces constructions basses en bois étaient invariablement peintes dans les tons traditionnels vermillon, brun ou bleu marine. Des artisans y produisaient des objets religieux. Nous les observions furtivement fabriquer des christs en croix. Je me souviens du bruit des outils, les grésillements et le rugissement des flammes. Des milliers d'étincelles aux brillances lourdes animaient les corps des travailleurs faisant danser leurs ombres. Plongé dans l’eau le métal des effigies du Christ et de Marie en fusion faisait siffler le liquide bouillonnant produisant dans chaque pièce des microcosmes infernaux.
Toutes ces petites entreprises artisanales furent démolies au bulldozer pour laisser place à des HLM.

Si l’habitat s’est transformé « à la hache », chassant les plus pauvres, le quartier a connu une profonde mutation avec la disparition de nombreux commerçants et d’entreprises en majorité artisanales, autant de postes de travail qui ont été exportés ailleurs. Pêle-mêle on peut citer rue Maillard, l’entreprise Carbel (papier carbone) qui employait une bonne centaine de salariés, l’entreprise de réparation automobile rue Merlin, l’autre usine fabriquant des cartons que nous transformions en véhicules et autres astronefs fictifs, le fabricant de sucre d’orge et sucettes de la rue de la Folie-Regnault qui, quand devenu un adulte travaillant comme animateur, m’offrirait pour les enfants régulièrement un petit kilo assortit de sucreries cassées. Rue Mercoeur, l’usine Suchard où nous allions constamment échanger les doubles des images recueillies dans les tablettes de chocolat. La dame à la réception nous donnait invariablement des échantillons de truffes. À proximité je remarquais des camionneurs déballant de gros cartons. Je leur  demandais s’ils contenaient du chocolat. Je suppose que c’était en fait du cacao. Ils me répondirent par l’affirmative et me proposèrent de ramener une boîte à la maison si capable de la soulever. Je ne pus réussir à la déplacer d'un pouce.

Je me souviens d'un petit magasin en face du coiffeur, côtoyant mon école, vendant des radios et tous les accessoires nécessaires pour les monter. Également une petite boutique au coin de la rue Léon-Frot et de la rue Mercoeur proposant des produits anglais. Ma mère, Britannique, devait être l’une des rares clientes. Au coin de la rue Maillard, au numéro 7 une salumeria italienne ferma ses portes pour laisser place à de lugubres bureaux d’avocats. De ce magasin avenant, plein de couleurs et de saveurs, ne reste que des murs gris aux vitres teintées du même ton.
À l'entrée de la Cour des Miracles l’ancienne épicerie fit place à une petite école de musique. Un magasin de vins et charbon côtoyait une laiterie. Celle-ci ne proposait que du lait, de la crème, du beurre et des oeufs. Pour le lait il fallait se présenter avec un récipient métallique muni d’un couvercle. La laitière se servait d’une grande louche pour puiser le liquide contenu dans un profond bac cubique. Pour le beurre, elle vous découpait au jugé une motte au moyen d’un fil depuis un énorme monticule d’une hauteur d’environ 60 cm, puis vérifiait le poids qui correspondait toujours précisément à notre demande. Le beurre était alors rapidement enveloppé dans du papier ciré blanc, puis par un autre papier brun. Les comptoirs de ces laiteries étaient généralement faits de bois et de marbre blanc. Une grande cuve en acier contenait la crème fraîche également servie à la louche. Les œufs étaient présentés empilés dans du foin. Tout ceci disparaîtra pour laisser place à une superette vendant des berlingots, sortes de tétraèdres en carton contenant le lait.

  arrow
 
arrow arrow